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Vous savez que je réfléchis beaucoup à ce que sont les chamanes.
En 1970, l’ethnopsychiatre Georges Devereux publie ses Essais d’ethnopsychiatrie générale. Il y étudie de près le comportement des chamans : leurs tremblements avant l’évanouissement, leurs hallucinations, ces voix avec lesquelles ils dialoguent, ces autres personnalités qu’ils endossent, changeant de voix et de gestes en pleine cérémonie. Le diagnostic qu’il pose est clinique et sans appel : le chaman est « un être gravement névrosé ou même un psychotique en rémission temporaire ».
Pire encore, il le réduit à une fonction sociale de rebut : le chaman est quelqu’un qu’on laisse devenir fou à la place des autres, pour que le village, lui, reste sain. Je suis toujours surpris par la manière dont tant de gens, parfois même de grands esprits, ne voient dans l’autre, l’autre être humain, l’autre culture, l’autre peuple, que leur propre projection.
Il faudra attendre Mircea Eliade et son livre, Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase (1951), pour renverser entièrement ce diagnostic. Là où Devereux voyait une crise psychotique, Eliade voit dans ces manifestations une plongée volontaire dans la souffrance, le délire, parfois la mort symbolique, dont on ne ressort non pas brisé, mais au contraire libéré et transformé : « L’initiation du candidat équivaut à une guérison […] à une maîtrise, à un équilibre réalisé par l’exercice même du chamanisme. »
La pathologie que, pour Devereux, il fallait isoler était en réalité une traversée permettant de redevenir entier.
Plus important que de condamner l’ignorance de Devereux, ce que je retiens surtout c’est la fulgurance qu’il a fallu à Eliade pour accueillir l’étrangeté chamanique sans oeillères.
Qu’est-ce que cela peut changer pour nous ?
Eh bien, la prochaine fois qu’une mauvaise passe vous secouera, essayez d’y voir moins un problème à effacer, à surmonter, à résoudre, qu’un appel, une invitation.
Parce qu’en réalité, nous pouvons nous aussi apprendre à ne plus craindre les difficultés pour savoir les traverser afin de devenir plus amplement qui nous sommes. Nous sommes tous un peu chamans.
Dans mon livre, Nous sommes tous (un peu) chamans, je propose un exercice pour se regarder en face, nommer ce qui est blessé ou confus en nous, sans le fuir ni le juger, le premier pas pour transformer une crise en passage.
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